With Family — Note d’intention

Il y a eu sept mois de silence dans mon appareil, avant que je ne comprenne ce que j’étais en train de manquer.
J’avais repris mes études l’année précédant sa naissance. Je pensais faire un choix raisonnable, construire quelque chose pour nous. Mais pendant que je révisais, que je courais après un diplôme, lui grandissait — ses premiers sourires, ses premiers gestes, tout ce qu’on ne filme jamais deux fois. Je les ai ratés. Pas tous, mais assez pour que ça laisse une trace.
Alors j’ai pris mon appareil. Pas pour rattraper ce qui était déjà parti — on ne rattrape rien — mais pour ne plus jamais être absent de la même manière. Regarder devenu un acte de réparation.
Il y a eu son frère l’année suivante. Puis, bien plus tard, sa petite sœur. Et le geste est resté : regarder, photographier, rester présent à travers l’objectif quand les mots ou le temps me manquent.
Ce n’est pas un album de famille. Il n’y a pas d’ordre, pas de grands moments soulignés en gras. Il y a des matins ordinaires, des visages qui changent sans qu’on s’en aperçoive, des instants qu’on ne remarque qu’après coup, en les regardant développés. C’est ça, With Family — une tentative maladroite et sincère de ne rien laisser filer.
Dans ce cheminement, trois regards m’accompagnent. Sally Mann, d’abord, pour cette manière qu’elle a de photographier ses propres enfants sans filtre ni pudeur excessive — une intimité brute, parfois dérangeante, toujours vraie. Henri Cartier-Bresson, ensuite, pour l’instant décisif, cette conviction qu’un geste, un regard, une fraction de seconde peut contenir toute une histoire si l’on sait être présent au bon moment. Richard Avedon, enfin, pour la force du portrait dépouillé, cette attention portée au visage nu, sans artifice, qui dit parfois plus qu’une scène entière.
De ces trois influences, j’essaie de tisser mon propre regard : la sincérité de Mann, la justesse du moment chez Cartier-Bresson, l’épure du visage chez Avedon.
J’ai commencé en argentique. Le moyen format d’abord, presque solennel, puis le 24×36, plus discret, plus proche du quotidien. Il y avait quelque chose dans cette lenteur qui me forçait à vraiment regarder avant d’appuyer sur le déclencheur.
Cette année, j’ai basculé vers le numérique. Ce n’est pas un renoncement à l’argentique — c’est une réponse à l’urgence d’être là. L’appareil toujours à portée de main, prêt, pour que plus jamais un instant ne m’échappe parce que je n’étais pas prêt à le saisir.
With Family, c’est le journal d’un père qui apprend, à travers la photographie, à ne plus être absent.